Frustration, Privation, Castration
- Antoine Kauffmann
- il y a 4 jours
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Dernière mise à jour : il y a 2 jours

Il sera ici question de saisir la différence entre castration, frustration et privation, et de saisir le rôle cette dernière dans l'Oedipe. Pour cela, nous nous proposons de commenter un passage du séminaire V : Les formations de l'inconscient. Lacan commence par nous dire : "Freud nous souligne les cas où, pour s’identifier à la mère, je veux dire dans la mesure où il s’identifie à la mère, l’enfant, ayant adopté cette position à la fois significative et prometteuse, redoute la conséquence, donc la privation qui en résultera pour lui - si c’est un garçon - de son organe viril. C’est une voie d’indication, mais qui va beaucoup plus loin. L’expérience nous prouve que le père, considéré en tant qu’il prive la mère de cet objet - nommément de l’objet phallique - de son désir, joue un rôle tout à fait essentiel dans, je ne dirai pas les perversions, mais dans toute névrose, et je dirai dans tout le cours, fut-il le plus aisé, le plus normal, du complexe d’Œdipe." "Pas les perversions", dit-il. En effet, la perversion se caractérise, dans sa structure, comme étant une identification, à la fois à la mère dans son rapport à cet objet situé au-delà et qui est le phallus imaginaire, et à ce phallus-même, comme on le voit chez le fétichiste ou le transvestiste. En quelque sorte, le pervers resterait fixé à cette appréhension du phallus à travers le regard de la mère. Pour cela, il va mobiliser tous les artifices possibles pour tenter de "traduire complètement" cet objet éminemment mouvant qu'est le phallus maternel imaginaire, afin de s'y identifier à son tour.
Je dis "traduire complètement", car c'est bien là une des étymologies de pervertere, dont le préfixe per, qui signifie "de part en part", "à travers", "faire complètement" s'adjoint au vertere qui veut dire "traduire". Donc, chez le pervers, le père n'est pas vu comme celui qui prive la mère de manière définitive. Cela tiendrait davantage de l'accident, voire du défi. Mais poursuivons : "Vous trouverez, à l’expérience, dans l’analyse, que le sujet a pris position d’une certaine façon à un moment de son enfance sur ce point, sur ce point du rôle du père dans le fait que la mère n’a pas le phallus. Ce moment n’est jamais élidé. Ce moment qui est celui qui, dans notre rappel de la dernière fois, laissait ouverte la question de l’issue favorable ou défavorable de l’œdipe, suspendue autour des trois plans, de la castration, de la frustration et de la privation exercées par le père. C’était au niveau tiers, celui qui à la fois nous posait la question, parce qu’il est celui auquel il est le plus difficile de comprendre quelque chose, et celui dans lequel pourtant on nous dit qu’est toute la clé de l’œdipe, à savoir son issue, à savoir finalement l’identification de l’enfant au père."
"Ce moment n'est jamais élidé". Il y a donc une trace indélébile de cet événement. Le sujet se confrontera nécessairement au fait que le père prive la mère du phallus et devra trancher : va-t-il le dénier, ce qui contribuera éventuellement à rendre prévalente chez lui la dimension perverse, ou choisira-t-il de la reconnaître ? Mais pour le moment, nous n'avons pas encore précisé ce qu'était vraiment cette privation. Laissons Lacan dérouler :
"Ce niveau, c’est celui du père qui prive quelqu’un de ce qu’il n’a pas, en fin de compte, c’est-à-dire le prive de quelque chose qui n’a d’existence que pour autant que vous le faites surgir à l’existence en tant que symbole. Il est bien clair que le père ne châtre pas la mère de quelque chose qu’elle n’a pas. Pour qu’il soit posé qu’elle ne l’ait pas, il faut que déjà ce dont il s’agit soit projeté sur le plan symbolique en tant que symbole. Mais c’est une privation bel et bien, et toute privation réelle est quelque chose qui nécessite la symbolisation de ce qui est patent et privé. C’est donc sur le plan de la privation de la mère qu’une question, à un moment donné de l’évolution de l’œdipe, se pose pour le sujet : d’accepter, d’enregistrer, de symboliser lui-même, de rendre signifiante cette privation réelle dont la mère s’avère être l’objet. Cette privation, le sujet enfantin l’assume ou ne l’assume pas, l’accepte ou la refuse. Ce point est essentiel : vous le retrouverez à tous les carrefours chaque fois que votre expérience vous amènera en un certain point que nous essayons maintenant de définir comme nodal dans l’œdipe."
Avant même qu’il ne soit question d’une menace de castration de l’enfant par le père, le rôle du père est donc de s’interposer entre la mère et son désir, ou disons plutôt entre la mère et cet au-delà qui s'agite de l'objet de jouissance. C’est là ce que Lacan appelle la privation. Chez lui, la privation est toujours un manque réel, c’est-à-dire qu’une chose n’est pas simplement manquante imaginairement (frustration) ou symboliquement (castration) mais réellement : le manque est ici un fait de structure incontestable.
Pour bien saisir ce qu'est la privation, il faut l'articuler à la frustration et à la castration.
La frustration, c'est un manque imaginaire d'un objet réel. De manière paradigmatique, c'est le sein devant lequel l'enfant trépigne et s'impatiente, ce qui peut être ressenti comme une blessure narcissique, de se voir ainsi, pathétique, réduit à la merci du bon vouloir d'un autre qui a tout pouvoir sur son manque. Dès que vous serez confrontés à ce sentiment d'avoir été lésés d'un objet bien réel que vous vous attendiez à recevoir de l'autre, vous expérimenterez la frustration et sa bêtise.
La castration, elle, est plus abstraite. Elle est un manque symbolique d'un objet imaginaire. Typiquement, l'enfant qui se voit interdire l'accès à la position privilégiée d'occuper cette place d'où il s'identifie au phallus imaginaire. C'est cet enfant qui cherche à se coapter à ce qu'il croit repérer être le désir de la mère. On reconnaît ici le rapport de fixation qui concerne essentiellement la structure de la perversion. Cette castration, elle est opérée aussi bien par le père que par la mère "au Nom-du-père", puisque c'est toujours du père comme fonction qu'il s'agit.
La privation, pour finir, est un manque réel qui porte sur un objet symbolique. C'est une manque réel car on ne peut pas lui échapper. On peut très bien imaginer éluder la frustration : par l’apparition magique du sein à la moindre excitation de l’enfant et du fait de la préscience totalisante d’une mère refusant le manque. De même, on peut ne pas avoir reçue la castration par l’intervention de ce père (la fonction paternelle) refusant à l’enfant sa position d’objet phallique imaginaire maternel. Mais on ne peut échapper au manque, réel cette fois, qu’est la privation, puisqu’il porte sur un objet hors d’atteinte : le phallus symbolique.
Personne n’est le phallus : ni la mère, ni l’enfant, ni le père lui-même. Il y a là un trou réel, un manque universel. C’est la raison pour laquelle cette privation, qui est jouée dans la réalité psychique par la lecture de l’enfant de l’acte du père sur la mère, est fondamentale pour le petit sujet ; il comprendra par cette expérience celle du manque lui-même. La privation de la mère par le père prépare la castration de l’enfant ; elle en est la condition. Il s’agit de constater que la mère n’est pas “toute”, qu’il y a un trou réel dans l’Autre.



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