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Coupable d'avoir cédé sur son désir

  • Photo du rédacteur: Antoine Kauffmann
    Antoine Kauffmann
  • il y a 7 jours
  • 6 min de lecture

Nous allons nous interroger sur cette phrase fameuse de Lacan : “la seule chose dont on puisse être coupable, c’est d’avoir cédé sur son désir”, qui se trouve à la fin du séminaire VII : L'Éthique.

Une première remarque pour commencer : a-t-on jamais fait autre chose que de céder sur son désir ? Car Lacan n’a pas dit : “la seule chose dont on puisse être coupable, c’est de céder sur son désir”, mais “d’avoir cédé”. Il n’y pas là une possibilité de “n’avoir pas”. On a toujours déjà cédé sur lui. Pourquoi ? Car le désir est inconscient et qu’il détermine le sujet sans qu’il le sache, ou du moins -s’il en a repéré la force agissante et la forme disante- sans qu’il sache en quoi consiste ce désir. 


Le désir est une articulation des signifiants que le sujet aura choisi d’entendre (jusqu’à quel point ?) et de faire résonner ; des signifiants qui lui viennent toujours de l’Autre et qu’il trame le long d’une chaîne. Cette articulation, elle ne se fait pas comme ça, pour rien, sans motif. Elle est motivée par quelque chose qui s’appelle la jouissance. C’est là l’horizon de chacun d’entre nous.


L'horizon. Il est intéressant de penser à ce que représente l’horizon pour nous, car il semble toujours signifier l’inverse de sa définition stricte, qui est celle d’une limite, d’une borne. Au contraire, pour nous l’horizon représente ce qui est au-delà de cette limite, un infini des possibles, le lieu qui permet à nos rêves de courir et de s’ébahir profusément. On appelle énantiosème ces mots qui disent à la fois une chose et son opposé : apprendre, remercier, sanctionner, louer, hôte ou encore sacré. Horizon pourrait en faire partie. De même, on le projette toujours comme cette ligne jetée en avant de nous, mais on oublie qu'elle est aussi bien ce qui se trouve à l’arrière et tout autour. J’ajoute que cette ligne, d’être géométriquement courbe, est perçue par nous comme étant plate. Il me vient à ce propos une boutade sur le nom du nouveau parti politique d’une de nos chères élites : Horizons, au pluriel. N’est-ce pas un tour de malice inconscient, de proposer comme avenir la pluralité de nos devenirs désirants alors qu’il s’agit en vérité de la ligne qui vient poser la limite, et que cette ligne se donne à voir comme celle de l’encéphalogramme de la mort. 


Cette digression pour souligner que le désir est d’abord une réponse à l’impossible de la jouissance. Et qu’elle est notre horizon comme ce trait qui figure aussi bien notre avenir que notre origine. Un trait qui pourrait être la barre du signifiant qui vient fendre et diviser le sujet, le laissant à jamais en quête de ce reste de jouissance. Ironie : nous passerons notre vie à vouloir retrouver cette part de jouissance perdue et arrachée par le signifiant, en mobilisant le signifiant lui-même pour la retrouver. C’est le principe du pharmakon : le poison est le remède. “Là où croit le péril croit aussi ce qui sauve”, disait le poète Hölderlin et, bien avant lui, l’oracle rendu à Télèphe (Τήλεφος, la lumière au loin) : “celui qui a blessé guérira” (ho trōsas iasetai). La lance d’Achille lui laissa une plaie béante et c’est par la limaille de son fer qu’elle put cicatriser. 


De même, Lacan ne dit pas “céder à” mais “sur”. Quelle différence ? Céder à son désir, ce serait lui céder tout entier, comme la soupape d’un contenant qui sauterait sous l’effet de la pression et verrait se déverser à l’extérieur son contenu tout entier. On cède à la tentation, à la colère, au découragement, à la violence, à la passion, au sommeil ou encore aux sollicitations de quelqu’un. Avoir cédé à cette force, c’est s’être laissé dominer tout à fait par elle. À l’inverse, on ne cède pas sur une totalité mais sur un point : la clause d’un contrat, le prix d’une vente, un délai, on cède sur la forme mais pas sur le fond. On fait une concession à son désir mais on ne lui succombe jamais absolument. Cela a tout l’air d’un pinaillage d’ergoteur mais je ne crois pas que Lacan, d’avoir réservé cette phrase comme conclusion de son séminaire sur l’éthique, n’ait pas pensé à ce genre de choses.  


Cependant, quand Lacan dit “céder sur son désir”, il ne met pas le sujet dans la position d’avoir fait une concession sur son désir, mais bien l’inverse. Le sujet a cédé sur son désir, c’est-à-dire qu’il ne lui a pas laissé la possibilité de se satisfaire. Le sujet culpabilise de ne pas lui avoir été fidèle, de l’avoir trahi, et ce au nom de la morale et du bien. Où avons-nous entendu ça ailleurs qu’à la pointe du discours analytique ? En toute logique, nous ne devrions nous sentir coupable que d’avoir trahi la loi que nous nous étions imposés, qui est toujours intimement lié à ce que nous croyons avoir su déceler du discours de l’Autre et de sa jouissance. Pourquoi devrions-nous nous sentir coupables d’avoir joué le jeu des représentations, d’avoir obéi au discours de la maîtrise, d’avoir emprunté le chemin le plus difficile, celui du renoncement à la satisfaction ? Devant le choix qu’il y avait à faire entre le désir et la loi, nous avons choisi la loi. Mais quelle loi ? 


Savoir de quelle loi il s’agit, c’est répondre à la question. Si la loi est un ordre intimé au sujet qui lui enjoint de ne pas laisser son désir entacher la décision qui serait la bonne, à savoir, on pourrait le dire ainsi, le respect de la bonne mesure des conséquences à venir de son action, sur lui et sur les autres, alors cette loi, d’où lui vient-elle, sinon de l’Autre ? Plus précisément, elle lui vient du phallus, qui ici est l’instrument médiateur nous permettant d’entretenir un rapport plus ou moins confortable et concilié avec cet Autre. Ou disons, plus justement encore, de l’idéal phallique, idéal du moi, phare symbolique qui oriente la position du sujet dans le monde et désigne la conformité à une représentation de soi narcissiquement valorisante. Tout écart dévoyant de cette aspiration se voyant sanctionné par le surmoi.


À ce point de notre réflexion, il semble important de nous garantir de l'écueil suivant : le choix de la loi, c’est-à-dire de l’idéal, n’est pas à mettre dans le registre de l’imaginaire, mais du symbolique. L’imaginaire se réfère davantage au moi-idéal, qui est cette projection du narcissisme primaire infantile sur une image de toute-puissance, et qui rend prisonnier le sujet d’un moi où la perte symbolique a été déniée et où le phallus concerné est celui de la mère. L’idéal du moi, lui, reconnait cette perte et se tient du côté du phallus paternel.


Le sujet se sent donc coupable, non pas parce qu’il a désobéi à la Loi du père, en bon névrosé qu’il est, mais justement parce qu’il lui a obéi ; il l’a utilisée par lâcheté comme excuse pour ne pas assumer son propre désir. C’est ici que réside l’originalité du discours analytique. Il ne s’agit pas de transgresser la loi universelle pour laisser libre cours à nos pulsions, mais de viser un autre bien “qui peut servir à payer le prix pour l’accès au désir”.


Et quel est ce bien ? C’est un objet, un objet qu’il ne s’agit pas de vouloir saisir mais auquel il s’agit de renoncer. L’objet a : cette part de jouissance qui a échu de la division de notre être par le signifiant et après laquelle nous courrons. Part de jouissance qui est un impossible qu’il s’agit de désigner comme tel et non pas d’appréhender sous le mode de l’impuissance. C’est objet, c’est “rien”. Il n’y a rien à en dire. C’est une bêtise qui nous contraint à l’être. Bête.


Mais alors ? Renoncer, c’est renoncer à son désir ? Non, c’est revenir à lui comme étant le choix qu’aura fait notre sujet pour jouir. Et ça n’implique en rien de renoncer pour le père, mais de renoncer par ce qu’il n’y a rien à attendre de lui. Il ne reste que le sujet et la bêtise de son symptôme, la bêtise de sa jouissance, qu’il aura à assumer par-delà les discours qui font la norme, la bien-pensance, la belle âme, l’idéologie, la nation, la famille, le club, le couple.


La psychanalyse est une grande aventure en solitaire pour atteindre à une bêtise qui ne se soutient que d’elle-même, sans invoquer ou recourir à la défaillance de l’Autre ou de l’autre, à quelque salade de signifiants empruntés pour colmater ou justifier son manque. Chemin qui n’est pas sans crises et sans écueils, dont celui de la perversion, pas très loin du devenir de la “canaille” qu’évoque Lacan, et qui substitue à l’inconsistance de l’Autre un Autre de son cru pour continuer d’en jouir, faisant ainsi l’économie de sa propre division. 

 
 
 

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