Un choix "inconscient" ?
- Antoine Kauffmann
- il y a 21 heures
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Au début du séminaire V, Lacan nous parle du “déplacement fétichiste du désir”. Drôle d'expression, quand on sait que la nature du fétiche est celle d'une pétrification du phallus maternel dans un signifiant. En vérité, il ne s'agit pas de dire que le désir a un rapport avec le fétiche, mais seulement qu'il partage avec ce dernier une structure métonymique : dans sa tentative de saisir l'objet (ou de lui en dénier le manque constitutif dans le cas du pervers), le sujet ne peut avoir recours qu'au signifiant, et ce dernier entretient toujours un rapport de proximité avec ce premier signifiant venu sertir le réel. Puisque que l’objet “naturel” est par défaut la mère, le désir, d’être pris (et constitué) par le signifiant, ne peut jamais que désigner un autre signifiant pour tenter de capturer et réduire l’objet, mais sans jamais y parvenir. Le signifiant a une physiologie essentiellement métonymique : sa nature même est de renvoyer à un autre signifiant avec lequel il entretient un rapport de contiguïté.
Si ma mère porte les cheveux d’une telle façon, qu’elle regarde avec tel air, module sa voix en résonnance à tel affect devant telle situation ou telle personne, alors ce qui est capturé d’impression, et avec elle la part de réel qu’elle laisse comme trace irréductible de jouissance, ne peut se saisir dans l’inconscient que par le signifiant. “Ma mère faisait toujours ce geste particulier quand elle présentait son visage au miroir, elle réagissait de manière épidermique et excessive devant ce qui lui semblait être une injustice, elle avait l’air insaisissable, mélancolique, toujours ailleurs, insatisfaite, elle ne se réjouissait et ne s’animait que devant les enfants et les animaux, elle se méfiait des hommes et de leur violence, elle aimait tel artiste aux traits et à l'erre androgyne, etc.”, ce sont toujours les mots qui viennent questionner la question qui se pose au désir, dont le pourquoi est le moteur.
Et la tentative de réponse sera toujours déterminée, en premier lieu, par les signifiants qui se lient aux premiers par la loi de la contiguïté, de la proximité, du lien tout/partie. Ses cheveux noirs, portés de telle façon ce jour de réjouissance, je les retrouve ailleurs, couronnant le visage d’un être qui va ainsi s’emparer de ce trait pour lui ajouter une signification, une impression, une voix, une parole, un regard, un souffle, un désir propre, et ce trait, réduit à un signifiant Un, viendra cristalliser un tout qui est à la fois persistant et offert à une mutabilité indéfinie, cette dernière étant cependant toujours guidée, d’une façon ou d’une autre, par la boussole d'une jouissance première.
Qu’est-ce qui la rendait mélancolique ? Que puis-je faire pour ne plus qu’elle le soit ? Suis-je responsable ? Et, après tout, peut-être que j’aime la voir ainsi, peut-être que je désire sa fin pour quelque obscure raison (en écho à la pulsion de mort archaïque délogée par Mélanie Klein) et que je vais m’attacher à reproduire, à infléchir, à déterminer les événements de ma vie pour que les retrouvailles avec cet objet déchu adviennent ? Quoiqu'il en soit, on s’attache toujours à cette scénographie de l'Autre, commémorant ce moment sacré est venu où vint se présenter l’énigme de la jouissance : certains sujets seront pieusement et à jamais dédiés à la reproduction de cette scène. Scène qui peut être fatale lorsque l’efflorescence de la jouissance coïncide avec la souffrance d'un Autre réduit au désespoir, ou pire, à une absence, une ombre, un blanc sans mot à y loger quelque signifiant que ce soit.
Le sujet est toujours responsable : il opère toujours un choix “inconscient” mais réel. Mais jusqu’où ce choix est-il opérant ? Quelle est la liberté et le champ des possibilités qui s’ouvrent au sujet ? Ne s'inscrit-il que dans le champ du signifiant ? Ce choix, qui déterminera la position du sujet par rapport à l’Autre et à son désir, tout autant que le scénario permettant tout à la fois l’accès et la mise en distance de ce qui se loge au cœur de ce désir, et qui est à jamais un x, une inconnue – ce choix “inconscient”, qu'est-il ? Et par inconscient on entend ici véritablement ce qu’est l’inconscient, à savoir, non pas un lieu où tout sujet serait sommé de se faire ballotter comme un pantin selon la logique implacable et la combinatoire prédéterminée que les signifiants entretiennent les uns avec les autres, mais bien plutôt un lieu où le sujet a à se déterminer.
Il n’est donc pas “conditionné”. Néanmoins, il ne s’y détermine pas “en conscience”. Choix “inconscient” ne peut signifier ici qu’une chose : c’est la relation que le sujet choisira d’avoir avec la jouissance qui aura été la sienne. Cette jouissance qui est un blanc dans sa mémoire, absente au signifiant, le sujet “choisira” dans faire quelque chose dans l’après-coup, par le signifiant, mais à partir de ce lieu qui n'est pas accessible à la conscience du sujet, mais seulement dans ce qui s'entend de ce qui se dit dans l'analyse. Ceci dit, il reste un point d’énigme, une impasse, une limite à la dimension du choix : c’est que le sujet n’aura pas choisi de jouir, d’être violé dans son corps par l’intrusion d’un réel auquel il ne peut rien.
Peut-être pourrait-on conclure ainsi : le sujet n'est pas libre de sa jouissance, mais il est "condamné" à être libre de ce qu'il en fait.



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