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L'origine du Mal

Dernière mise à jour : 27 mai

"Et là, j'ai lu "qu'au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu. Tout a été fait par lui, et rien sans lui. Ce qui a été fait est vie en lui, et la vie était la lumière des hommes. Et la lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas comprise". Ils disaient aussi, ces livres, que l'âme humaine, tout "en portant témoignage de la lumière, n'est pas cependant elle-même la lumière"; que c'est le Verbe, Dieu lui-même qui "est la véritable lumière, qui éclaire tout homme venant en ce monde". Et qu'"il était le monde", que "le monde était son oeuvre" et que "le monde ne l'a pas connu".




Quelle est l'origine du mal ? D'où vient-il sinon du désarroi où nous plongent les impasses de notre désir? Ce désir inconscient qui nous chavire et nous malmène quand nous refusons de l'entendre ou lorsque les autres y sont sourds. Le désir est le désir de l'Autre. Cette vérité incontournable est à comprendre dans la distinction que l'on fait entre génitif subjectif et objectif. C'est l'Autre que nous désirons, aussi bien que ce que, lui-même, il désire. Dans les deux cas, c'est une énigme. Qui est cet Autre auquel on s'accroche? Que veut-il et que pourrait-il bien nous vouloir, pour autant que ce qu'il veut est une question qu'on ne saurait éviter, comme une nécessité de structure du fait que le parlêtre médie son rapport aux choses et aux autres par le biais du langage.


Qu'il le médie, c'est déjà le médire. Il le mé-dit, qui exprime par le préfixe et d'après notre dictionnaire "l'idée d'insuffisance, d'erreur, de négation ou de refus". Il y a ici bien davantage qu'une acrobatie de la lettre qui se secourt du witz et de l'étymologie, grande génie de la langue. Car si l'accroche au monde qui nous environne, et particulièrement à nos semblables frappés de la même malé-diction, se fait par le langage, on voit que "l'insuffisance, l'erreur, la négation ou le refus" constituent la somme des solutions possibles à l'équation qui pose pour termes l'Autre et nous, et c'est dans un calque quasi-parfait que se retrouvent dessinées les trois grandes structures dégagées par la psychopathologie : la névrose comme erreur, la perversion comme (dé)négation, la psychose comme refus. Mais erreur, négation et refus de quoi, si ce n'est de l'insuffisance-même?


Le mé-dit nous maudit jusqu'à l'être puisqu'il est la condition de notre désir. On gagnerait à inscrire dans notre Constitution intérieure la simplicité de cette vérité sans remède. Pharmacologique. Dans la poursuite d'une justification valable à mon existence, dans la tentative sans fin de venir résoudre ce qui peut se donner comme énigme, danger, impasse ou révélation, je ne suis que le produit d'un jeu, d'une logique absolue et d'où seul m'est réservé le choix de la mise, et dont la séquence se déroule d'une chaîne où se trament les signifiants, faisant liens entre eux du jeu de la lettre et de la combinatoire, à partir de ce médiateur qu'est l'insuffisance du langage, du ratage qu'il présuppose toujours.


Ce qui demeure mystère, pur hasard, n'est que l'ignorance des causes qui nous déterminent, du bon mot de Spinoza. Il appartient à l'a-science de la psychanalyse d'en révéler un bout. Je dis a-science pour ne pas hérisser le poil de la bête - et bête, elle l'est, peut-être même méchante- de ladite science, qui fait toujours exclusion du sujet de l'inconscient, mais aussi pour la définir comme science de l'objet a, science de cet objet désigné par Lacan et qui relève de la part d'impossible, cette ombre de la vérité.


Je rappelle aux profanes que la vérité participe du signifiant. Elle renvoie à l'ordre symbolique, au jeu de la structure, aux unités distinctives de la langue qui se composent, s'opposent et se déposent comme des sédiments dans l'inconscient, à recouvrir ce qui ne peut se dire "tout" du mythe, individuel ou collectif, du névrosé. Car la vérité ne peut être que mi-dite ; ce qui reste à dire ne peut l'être : c'est ça, le réel. L'impossible. Et pourtant, cette vérité, "elle parle". L'a-science de la psychanalyse s'est donnée pour tâche de l'entendre, étant entendu que ce qui est à entendre attend d'être dit, qu'il faut s'armer de patience pour que du dit émerge un dire, et que ce dire soit entendu par celui là-même qui le dit.


De ce dire, il s'agit d'en articuler quelque chose qui ne soit pas fiction au sens propre. Si Lacan dit que la vérité a structure de fiction, il ne s'agit pas de se raconter des histoires. Loin d'émoustiller l'oreille de notre Narcisse, aux récits d'artifices flattant les nuances subtiles de son mélodrame intérieur, douceurs amères ou magnifiques de l'imaginaire qui s'enivre, aux régressions s'entretenant d'un Autre qui nous mire de sa toute-puissance à faire tumescence du phallus maternel. Correspondance impossible qui risquerait de nous rendre toujours plus dépendant, toujours plus vulnérable et aveugle comme le héros sophocléen. C'est quelque chose que nous laissons aux marchands de rêves, qui -justement- font du rêve marchandise, tout autant que du rêveur.


Si la vérité a structure de fiction, c'est qu'elle détermine un ordre : l'ordre symbolique. Celui-ci s'élabore en réponse à l'écho du réel, comme limite, inter-dit, pacte faisant bord et frontière à l'impossible, chants des sirènes, outrances et outrages de la fusion, extase, dissolution. La vérité est à rapprocher du S1, du signifiant-maître. Elle ordonne, agence, inscrit le rapport humain dans l'ordre du semblant ; semblant du rapport entre l'homme et la femme - qui ne sont rien d'autre que des signifiants, et ce au-delà et en-deçà de la différence biologique ; puisque l'ordre du signifiant vient parasiter le corps, l'arracher à sa coaptation fantasmée avec le monde naturel. Le signifiant arrache au corps sa "livre de chair" et vient faire du mâle un homme, que je fais malotru, Mâle-Autru (male astrosus (« mal né, né sous une mauvaise étoile »), et de la femelle une femme, faminée de son Elle. La vérité vient faire division sexuée de l'impossible différence sexuelle. Celle-ci n'existe pas puisque seule la division règne, d'être la barre de l'Autre scindant le parlêtre. Voilà l'erreur des discours pensant le gender comme produit pourri et dont la société serait le déterminant absolu et originel. C'est oublié que ce qui détermine la société, c'est l'inconscient, et que l'inconscient se détermine de la barre posée par le langage, ce tiers qui divise et vient faire deux de l'Un-possible. La division sexuelle est interne, intérieure, inhérente au parlêtre (la fameuse bisexualité freudienne), et c'est pour ne pas que la schize le dissolve d'un impossible, dont le signal est toujours angoisse, qu'il se doit de déterminer sa position, position qui n'est que mystère et semblant à recouvrir le réel.


Au niveau du sujet, la vérité prend forme du symptôme. Le travail de la psychanalyse est d'y déloger le désir inconscient qui fit compromission de sa jouissance et de la loi. L'articulation dont il s'agissait plus haut, c'est celle de la logique qui participa, et aura participé dans l'après-coup à la formation de son désir. Elle vient frapper de son coin, du symbolique, l'histoire du sujet. Trouver son désir, c'est reconnaître sa responsabilité inconsciente dans le choix de lecture qu'on aura fait du voeu mystérieux de l'Autre, réalisant ainsi une protention, un advenir qui ne pourra être autre du fait de ce choix. La voie que l'on emprunte n'en est qu'une conséquence logique.


C'est pour cette raison qu'il est important que l'Autre soit perçu comme désirant, qu'il s'éclaircisse d'un objet qui ne soit pas miroitement imaginaire mais miroir symbolique. C'est ainsi que le mythe d'Oedipe fait structure et que la métaphore du Nom-du-père recouvre l'impossible de la jouissance de la mère, la diffère d'une différance. C'est là la définition que Lacan donne de l'amour : de permettre à la jouissance de condescendre au désir. Le Père n'est ici qu'un opérateur structurel, loin de la caricature grossière qu'en font les détracteurs de la psychanalyse.


Nous assistons aujourd'hui aux conséquences d'une trop prompte critique à l'égard de l'héritage du Père - de ce qu'on nomme le patriarcat- qui se traduit par des mutations sociales, culturelles et familiales imprimant leur marque dans la clinique du malaise contemporain . Le voeu de mort à l'endroit du père participe d'une confusion et d'une effusion vive qui s'empressent de condamner son régime brutal, injuste, dominateur, arbitraire, misogyne, phallocrate ; bref, sa père-version. Mais on aurait tort d'en évacuer tous les insignes puisqu'ils sont là inscrits, au sein de la structure du parlêtre. Il permet d'instituer un ordre qui se soutient du renoncement, d'une certaine distance, d'une certaine médiateté, indexant le désir à la Loi comme remède contre l'angoisse et instaurant un troisième terme à la dualité subjective et collective. Vouloir l'évacuer, s'en débarrasser, lui vouer une haine sans nom, c'est courir le risque de le voir ressurgir dans le réel, comme appel inexorable, par les voies du retour les plus violentes, les plus terribles et les plus arbitraires.




Seigneur, vous demeurez éternellement, et "elle n'est pas éternelle votre colère", puisque vous avez eu pitié de la boue et de la cendre et qu'il vous a plu de corriger sous votre regard mes difformités. Vous me harceliez d'un aiguillon secret pour nourrir mon inquiétude, jusqu'à ce que, par une vue intérieure, vous fussiez devenu pour moi un objet de certitude. L'enflure de mon orgueil s'abaissait sous le toucher mystérieux de votre main qui guérit, et l'oeil brouillé et obscurci de mon âme guérissait de jour en jour, grâce au collyre énergique des douleurs salutaires."


Saint-Augustin, Les Confessions.

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