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Hystérie du fantasme, fantasme de la perversion

  • Photo du rédacteur: Antoine Kauffmann
    Antoine Kauffmann
  • il y a 3 jours
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 2 jours



Tout au long du séminaire V, Lacan réaffirme la nécessité de sortir d’une vision de la perversion consistant à dire qu’elle serait le simple négatif de la névrose en ce qu’elle permettrait d’extérioriser la pulsion nue et brute. Elle apparaît toujours comme élaborée par le signifiant et donc articulée selon une chaîne, une construction, une structure où vient poindre et se nouer la constance d’un terme qui se trouve réalisé dans le fantasme, c’est-à-dire par une satisfaction imaginaire.  


De même, Lacan revient sur le texte de Freud, On bat un enfant, et voici ce qu'il en dit :


"Freud souligne que c’est au niveau archaïque que se situe la signification de ce fantasme primitif. C’est pour autant que du père, de la part du père… il ne se trouve pas d’étape plus élevée du fantasme, je veux dire étape archaïque antérieure …c’est pour autant que de la part du père est refusée, déniée à cet enfant… au petit frère ou à la petite sœur qui subit, dans le fantasme, les sévices de la part du père …c’est pour autant qu’il y a dénonciation de la relation d’amour, humiliation, que ce sujet est visé, dans ce fantasme, dans son existence de sujet qu’il est l’objet de sévices et que ces sévices consistent à le dénier comme sujet, à réduire à rien son existence comme désirante, à le réduire à quelque chose qui, en tant que sujet, tend à l’abolir. C’est cela le sens du fantasme primitif : Mon père ne l’aime pas, et c’est cela qui fait plaisir au sujet, le fait que l’autre n’est pas aimé, c’est-à-dire n’est pas établi dans la relation, elle, proprement symbolique. C’est par ce nerf, par ce biais que l’intervention du père ici prend sa valeur pour le sujet, première, essentielle, celle dont va dépendre toute la suite. Le deuxième temps, nous dit Freud… et ceci n’est pas moins important à considérer que l’articulation du premier temps, ce premier temps est retrouvé dans l’analyse, l’autre, nous dit-il, n’y est jamais …doit être reconstruit. Ce sur quoi je mets l’accent et ce sur quoi je vous prie de vous arrêter, c’est sur les énormités de la déduction freudienne, de l’assertion de Freud, parce que c’est cela qui est l’important. Ce n’est pas simplement de nous laisser conduire, de le suivre les yeux plus ou moins bandés, c’est de nous apercevoir de la portée de ce qu’il dit : ce deuxième temps, il doit être reconstruit. Ne nous arrêtons pas pour l’instant à savoir si c’est légitime ou pas. Il est très important pour nous de nous apercevoir de ce que fait Freud, et de ce qu’il nous dit de faire, grâce à quoi toute sa construction à lui peut se continuer. Ce deuxième temps est ceci : le fantasme qui est né ainsi dans ce rapport triangulaire, qui je vous le répète, doit être considéré comme archaïque, primitif et pourtant n’est pas entre le sujet et la mère et l’enfant, mais entre le sujet - l’enfant petit frère ou petite sœur - et le père. Nous sommes avant l’œdipe, et pourtant le père est là. Le deuxième temps est lié à la relation de l’œdipe comme telle - je dis pour la petite fille - et a ce sens d’une relation privilégiée de la petite fille avec son père. C’est elle qui est battue, et autour de cela : la convergence du matériel analytique qui nécessite de reconstruire cet état du fantasme, mais ce fantasme n’est jamais sorti, nous dit Freud, dans le souvenir. Par contre le temps, chez la petite fille, du désir d’être l’objet du désir de son père, avec ce que ceci comporte de culpabilité, Freud admet que ce peut être le retour coupable de ce désir œdipien qui nécessite qu’elle se fasse elle-même, dans ce fantasme uniquement reconstruit, l’objet du châtiment. Freud parle aussi à ce propos de régression, c’est-à-dire que pour autant que ce message ne peut être retrouvé dans la mémoire du sujet, pour autant qu’il est refoulé, un mécanisme corrélatif qu’il appelle à ce propos régression, peut faire que ce soit à cette relation antérieure que le sujet recourt pour exprimer dans un fantasme qui n’est jamais mis au jour, cette relation que le sujet a à ce moment–là avec le père, relation franchement libidinale, déjà structurée sur le mode œdipien. Dans un troisième temps, et après la sortie de l’œdipe, il ne restera rien d’autre que ce schéma général où une nouvelle transformation se sera introduite qui est double : la figure du père est dépassée, transposée, renvoyée à la forme générale du personnage qui peut battre, qui est en posture de battre, personnage omnipotent et despotique, et le sujet lui-même sera là présenté sous la forme de ces enfants multipliés qui ne sont même plus de son propre sexe, qui sont une espèce de série neutre d’enfants. Quelque chose qui est en quelque sorte maintenu, fixé, mémorisé pourrait-on dire, dans cette forme dernière du fantasme, est ce quelque chose qui va rester par la suite pour le sujet investi de cette propriété de constituer l’image privilégiée sur laquelle ce que le sujet pourra éprouver à proprement parler de satisfactions génitales trouvera son appui, son support. Voilà, semble-t-il, quelque chose qui tout de même mérite notre arrêt et notre réflexion" Mais pourquoi Freud retrouve-t-il davantage ce fantasme : “on bat un enfant”, chez les sujets féminins ? Est-ce dû à la position du sujet féminin en tant qu’il est structuralement enclin à satisfaire sa pulsion par des “buts passifs” - en rappelant que la passivité n’existe pas et “qu’il faut déployer une grande activité pour atteindre ses buts”, dit Freud. Dans ce texte, Freud déroule trois temps : le père bat l’enfant que je hais ; je suis battu(e) par le père ; on bat un enfant. Il y a une alternance sadisme/masochisme/sadisme. Rappelons que, pour Freud, le sadisme est d’abord pulsion d’emprise, d’agression, son but est actif et l’objet autrui : elle ne vise qu’à le contrôler et le soumettre. Ce premier sadisme ne trouve sa composante érotique qu’en passant par le deuxième temps de retournement de la pulsion (et donc de renversement en son contraire), le but devenant “passif” et l’objet la personne propre. Enfin, dans un troisième temps, on revient au sadisme, mais cette fois chargée d’érotisme. Il est à noter, cependant, que “on bat un enfant” n’est pas un fantasme d’évidence sadique, à moins de le penser avec Freud comme masochisme inversé.


En vérité, on y retrouve les deux composantes, sadique et masochique, et le plaisir que le sujet prend à ce fantasme passe d’abord par le jeu de l’identification pris dans la concaténation signifiante. Alternance des identifications : à l’autre du miroir et à l’Autre du désir et de la jouissance. De même, la flagellation devient signifiante car elle métaphorise, condense, crstallise les idimensions multiples de l’amour et de la haine : agressivité envers le prochain, ce petit autre semblable et concurrent dans la lutte imaginaire moïque, et amour de l’Autre pour le sujet, puisqu’il bat ce petit autre haï par moi. Mais il y a aussi amour de l’Autre pour le petit autre, puisqu’il l’investit de sa colère et de sa punition. Cette flagellation devient le signe de ce qu’il y a eu un amour, déçu et corrigé par la violence. La flagellation comme pratique chez les ascètes apparaît alors sous un jour autre que celui d’une simple mortification de la chair, reprouvée pour être le réceptacle de tentations coupables et proclamant la supériorité de l’esprit sur la matière ; elle devient complicité avec cet Autre qu’est Dieu, signe de l’investissement, de l’élection et de son amour pour sa créature. Enfin, cette cravache représente la barre elle-même, celle qui est à l'origine de l'inscription de sujet dans l'Autre, cette division du parlêtre par le langage, et constitue la preuve absolue de la reconnaissance de son existence par et pour l'Autre. Ce que Lacan nommera plus tard le trait unaire.


Ce signe de la frappe, qui vient “annuler la réalité rivale du frère, devient secondairement ce quelque chose par quoi le sujet lui-même se trouvé distingué", par où il peut être ou reconnu ou jeté au néant. Il y a donc identification au rival en tant qu’il est lui aussi, comme le sujet, pris dans ce rapport de division, introduisant à la médiation par le tiers symbolique. Ce fantasme porte donc le sceau d’une élaboration signifiante métaphorique. Le rival n’est plus un autre à éliminer pour exister aux yeux de l’Autre, mais un frère inscrit dans le circuit de l’échange et de la castration, distingué au même titre que moi par l’Autre, et dont je peux me distinguer à mon tour sans perdre mon existence.


Mais alors, pourquoi cette prévalence chez le sujet féminin ? Ne reconnaissons-nous pas cette propension de l’hystérie à l’identification à l’Autre et à son désir ? L’hystérique ne jouit-elle pas sexuellement de s’identifier à la fois à son partenaire et à l’objet qui lui procure cette jouissance, ce qui pourrait la rapprocher de la perversion, mais à une différence près, c’est que l’identification ne se fait pas chez l’hystérique dans l’alternance irrésoluble de ces deux positions miroitantes et pétrifiées (comme chez le pervers), mais dans la réunion du symbole, par une métaphore qui la fait habiter à la fois toutes les positions, et aucune.  


Ainsi, “on bat un enfant” ne serait pas un fantasme pervers mais hystérique, à moins qu'il ne soit tout simplement l'hystérie constitutive du fantasme-même. La tournure perverse eut été autre. Laquelle ? Probablement inclinée du côte d'une prise dans la bipartition, avec des places et des rôles plus explicitement déterminées et définis. Et avec cette différence, c’est que ce scénario aurait connu le besoin impérieux d’être agi, réalisé. C’est ce qui fait parfois dire à Lacan qu’il est problématique de parler de fantasme chez le pervers.  


Ceci étant, il faut garder à l’esprit que “On bat un enfant” participe d’un travail de dépouillement, de réduction et de reconstruction mené par Freud pour atteindre à l’os, à la structure du fantasme : nous n’avons pas les traces du dire de ses patients. Quoiqu’il en soit, ce texte, dont il faut rappeler qu’il se veut “une contribution à la connaissance de la genèse des perversions sexuelles”, n’est pas une étude de la perversion à proprement parler. Pour autant, il nous donne cette idée, sur laquelle Lacan insiste, que la perversion n’est pas ce simple négatif de la névrose, qu’elle constitue une structure comme telle, mais qu’il s’agirait cependant de distinguer de la structure perverse qui en serait une sorte d’enkystement, d’invagination, la structure de la perversion venant recouvrir chez le sujet l’essentiel de son paradigme et constituer le moteur principal de ses agissements pour signer une structure perverse.  


Quelle est-elle donc ? Principalement celle qui consiste à ne pouvoir réunir ce qui se repère dans le noyau hystérique du fantasme “On bat un enfant” et que Freud réussit à extraire, c’est-à-dire les différentes positions et identifications du sujet vis-à-vis du petit autre, du grand Autre et de l’objet. Pour emprunter au vocabulaire de la logique, on pourrait dire que le névrosé se loge à l’intersection (A ∩ B) des différentes identifications, qu’il parvient à lier symboliquement, tandis que le pervers opère avec elles ce qu’on appelle une différence symétrique (A ⊕ B), rejoignant le concept de clivage freudien où deux réalités psychiques coexistent de manière non-dialectique. C’est cette impossibilité de réunir les positions qui signe la rigidité de la structure perverse.  


Dès lors, si l'on peut dire qu'il existe un fantasme pervers, on ne peut pas dire que le pervers fantasme. Aussi bien, toute perversion dans le fantasme ne saurait être agie sans voir s'évanouir la chose qu'il recelait, ce qui se solderait par de la déception, la magie du signifiant s'évaporant dans le réel. Ou a contrario elle confronterait le sujet à la rencontre avec ce réel : l'écran tombe, l'objet est là présent, mais c'est un objet qui avale le sujet puisqu'il est le manque, le trou, la béance que le fantasme sert justement à recouvrir. En définitive, "c'est pas ça", c'est jamais ça. Et c'est bien pourquoi l'hystérique est maline (elle a choisi l'insatisfaction), l'obsessionnel lucide et peureux (il a préféré l'impossible), le psychotique une sorte de héros malgré lui (il l'a dans sa poche), et le pervers un imbécile dangereux, puisqu'il s'imagine pouvoir boucher ce trou par un prêt-à-monter, un prêt-à-porter, un fétiche à consommer et à produire à la chaîne, avec son lot d'esclaves et d'instruments... Ça vous rappelle quelque chose ?




 
 
 

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