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Le savoir de l'Inconscient

L'inconscient est un savoir. Un savoir insu du sujet qui le parle, lui, le sujet, et lui parle de la vérité qui le cause. Ce savoir se constitue de signifiants articulés; d'inscriptions relevant toujours d'une suite littérale, langagière, venue frapper, marquer, "engrammer le symptôme", et qui renvoie à une autre séquence, un autre signifiant.


Le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant. Ce signifiant est signe s'adressant à un autre signe, et le sujet n'est ici réduit qu'à être fasciné par ce jeu qui se déroule de façon autonome, aliéné par cet ordre qui est dans une certaine mesure indépendant de lui. La liberté du sujet, c'est à dire sa responsabilité, n'est que celle d'un accrochage premier de son désir à l'Autre. Une fois cette première entame produite, il ne lui restera qu'à se faire promener le long d'une chaîne, toujours absolument logique car chaîne signifiante, signes qui se renvoient et se répondent des seuls ordonnancements et jeux de la lettre. Voilà pourquoi l'inconscient est écriture. Voilà pourquoi il est structuré comme un langage. Voilà pourquoi il se soutient et s'élabore d'un discours qui est discours de l'Autre.


Ce savoir insu est en quelque sorte perdu, ou plutôt égaré. Égaré, c'est le mot. Du latin populaire de Gaule exwarere, proprement "placer une chose ou une personne hors de l'endroit où elle est à l'abri", à ceci près que c'est dans cet abri-même qu'il s'est égaré; il s'est es-garer où le préfixe é- signale un retrait et garer, du vieux norrois varask, "être sur ses gardes". Ce savoir se promène donc hors les murs, extérieurement au sujet qui n'y prend garde, puisqu'il se loge justement en son centre. C'est la définition-même de l'extimité. Extérieur car ayant sa source dans l'ordre symbolique, dans l'Autre, et intime en tant que le sujet s'y signifie de sa marque, de son trait, à s'aliéner de la bien nommée chaîne signifiante.


Ce savoir perdu l'est aussi au sens du génitif subjectif, au sens où c'est le savoir lui-même qui est perdu. Ainsi peut-on interpréter ce "savoir sur la vérité, diminuée du savoir" dans le séminaire D'un Autre à l'autre, en ce que ce savoir sur la vérité ignore sa cause, qui est la vérité -même, et qui ne peut être que mi-dite. C'est en cela que le savoir est perdu. Il est là, il sait, mais il ne sait pour ainsi dire pas ce qu'il sait, puisqu'il ne sait qu'une vérité qui ne peut pas être dite toute. La vérité appartient au registre symbolique et recèle de manière concomitante, synchroniquement, sa part de réel, d'impossible, et donc de jouissance. Le savoir est perdu, égaré, ignorant en un sens car, s'il indexe la vérité, il en ignore la cause originelle. C'est ici que prend toute sa valeur l'objet a lacanien, cet objet réel de la pulsion, cette part arrachée du corps lorsque l'a-sujet originel fut expulsée et introduite à l'Autre. C'est ce reste absent qui signale sa présence partout au fond du désir, d'insister par son manque et que le fantasme (dont la formule s'inscrit du $ dans son rapport à a : $◊a) poursuit.


Lacan parle d'une "conjonction croisée entre le savoir de l'inconscient et le savoir dans sa fonction radicale, en tant qu'il constitue cet objet-même vers quoi tend tout désir".

Qu'est ce que cela veut dire? Que ce qui nous perd et ce qui s'est perdu a une double raison d'être désiré? Que le désir questionne et cherche à savoir? À savoir quoi? Ce qui l'a causé, c'est-à-dire la vérité. Mais cette vérité qui sonne à l'oreille de l'âme comme une révélation de l'Un, comme la clé de l'énigme, la psychanalyse nous apprend qu'elle s'origine d'un proton pseudos, d'un premier mensonge, d'un mensonge souverain, dit Lacan.


Un Mensonge souverain et non un souverain Bien, ainsi pourrait-on formuler ce qu'apporte de subversion la psychanalyse au discours philosophique. La subversion tient à ce que la vérité a structure de fiction et qu'elle ne peut être que mi-dite, d'être supportée par un indicible, un impossible qu'est la jouissance. La vérité nous fait bien jouir car elle s'est constituée sur les restes d'une jouissance traumatique qui nous a été dérobée, prélevée, arrachée et dont la trace se signale de ce petit a insistant partout mais nulle part saisissable, ce petit a qui est le coeur palpitant de la pulsion, et qui fait que toute pulsion est sexuelle puisque son horizon est la jouissance.


Nous pourrions -avec Lacan- nous poser la question de savoir si les animaux et les plantes jouissent? Est-ce que la sophistication du système sensitif et neuronal où la science nous a appris à distinguer entre les différents effets des neurotransmetteurs et hormones suffit à dire qu'un corps jouit complètement et absolument du fait du seul réel que serait la matière? Qu'un lion ressente la douleur d'une épine dans sa patte, d'une morsure ou d'un coup de corne, ça ne fait aucun doute. D'un point de vue purement physiologique, sa douleur est comparable à la nôtre. Mais l'entendra-t-on se plaindre, s'affliger de sa peine, chavirer de l'angoisse qui se signale à l'horizon, en suppliant la souffrance de partir sans qu'elle l'emporte à jamais ? Il apparaît clairement à quiconque que nous sommes embarqués dans le vaisseau de la souffrance sous des latitudes à jamais inconnues du royaume animal, et que nos corps parlants sont d'abord parlés et, comme l'être qui s'est évanoui en s'altérant d'être parlêtre, le corps perd de sa substance à la prendre du langage. A faire travailler sa matière jusqu'à l'ignorer, des hauteurs d'airain où trône le logos stoïcien, en parfaire la maîtrise jusqu'à le réduire à un instrument, devenant indifférent qu'il soit meurtri et enlevé par la lame puisqu'il se trouve être déjà mort, de lui avoir été cédé : voyez les représentants du bushido... Et ce qui vaut pour la souffrance vaut pour le plaisir, mention à l'esthétisme parfois pervers et tout humainement soumis à la Loi, à jouir des entrelacs qu'ils entortillent.


Ceci doit servir à saisir que la jouissance a irréductiblement partie liée au langage, que le réel ne tient que du symbolique qui le troue. Est-ce un réel comme premier, compact, originel, pré-éxistant, sur lequel viendrait prendre quelque forgerie symbolique à se repérer d'une mythologie indispensable à notre survie? Où est-ce la limite interne du symbolique? Peu importe. Le réel de l'objet, le seul qui vaille, le petit a dont la présence nue se signale de l'angoisse, cette "imminence intolérable de la jouissance", "zone interdite parce que le plaisir y serait trop intense" demeure lui aussi à la fois central et extérieur, et mérite qu'on lui accole l'épithète d'extime.


On retiendra ici que le savoir n'est autre chose que l'inconscient lui-même, en ce qu'il est savoir sur la vérité, et qu'il nous grignote de notre absence de curiosité. C'est ça, ne rien en vouloir savoir. Ne rien en vouloir savoir de quoi? De la vérité, qui elle-même ne peut-être que mi-dite, d'appartenir à la fiction qui se structure du symbolique. C'est bien pour cela que l'Oedipe est un "mythe recevable", et bien reçu par le névrosé, puisqu'il permet de situer la place de la jouissance, de l'articuler à partir des signifiants du Père, dans toute la différance qu'introduit la Loi. Quant au savoir, il ne sait pas tout, puisqu'il a sa limite dans la jouissance, et c'est ce qui se connote de l'impossible dans le discours de l'analyste. Dans ce discours, le savoir est à la place de la vérité, et c'est lui qui soutient le semblant de l'objet petit a, d'où la particularité de l'analyse...

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