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On ne fait pas d'Hamlet sans casser d'Ophélie.

Dernière mise à jour : 12 mai

Il est très intéressant de repérer chez un sujet la façon dont il engage son action, sur quels ressorts il s'appuie pour la matérialiser, pour l'inscrire, de quel rapport à la parole et au signifiant il s'entretient et à partir de quelle articulation topique celle-ci vient s'inscrire ?


Chez Hamlet, c'est le ressort imaginaire qui lui donne la possibilité de mener à bien l'action qui viendra sceller et honorer le vœu de son père : tuer Claudius, l'empoisonneur et l'usurpateur, qui sécréta le venin mortel à l'oreille paternelle et prit sa place sur le trône et sous le dais de la couche royale, aux côtés de la reine.

Qui évoque l'imaginaire lacanien convoque le petit autre. C'est en effet à partir du petit autre, du reflet, du semblable, ce support de l'identification qui s'incarne en la personne de Laertes -qui, contrairement à Hamlet, ne réfléchit pas dans le miroir labyrinthique de son esprit tourmenté la source éperdue d'un désir introuvable, lui qui semble obéir le plus naturellement du monde à la Loi incombant de soutenir l'honneur du père en vengeant sa mort - que Hamlet va trouver une béquille imaginaire au symbolique pour mener à bien la mission dont son père l'a chargé, donnant enfin à cette volonté chancelante, attaquée de toute part et tout au long de la pièce par un désir inconscient énigmatique qui semble chaque fois la refroidir, la possibilité de s'enflammer.


Elle s'enflamme de l'éclat et de la brillance bigarrée propre au feu d'artifice, sans cesse nécessité d'une réserve importante de poudre aux yeux pour alimenter la combustion pyrotechnique, alimenter la puissance, l'incandescence et la magie des couleurs, de ce théâtre miroitant et chatoyant propre à l'imaginaire. La résolution, la vraie, celle du père, finalement n'arrive jamais. Cette fiction de désir permet cependant de se sauver des apparences puisque la mort le délivre de devoir prouver que sa résolution ne fut pas de poussière. Car il fait peu de doute que si la vie d'Hamlet avait été prolongée, en admettant qu'il n'ait pu envoyer Claudius dans l'au-delà, nous eussions assisté à ce dégonflement, cette détumescence, cet inexorable retour de la procrastination hamletienne dans l'exécution du projet de meurtre.


Ça n'est pas du tout le cas de celui dans lequel il se mire; ce reflet, cet idéal que constitue la figure de Laertes. Lui, n'en démord pas. Sa volonté n'est que la continuation, l'exécutante de son désir, lui-même parfaitement intriqué et coapté à ce qu'il en est du désir du Père.


Cependant, il convient de ne pas omettre que Hamlet ne se raffermit qu'à voir Laerte pleurer la mort de sa sœur Ophélie, dans le trou-même destiné à accueillir sa dépouille. Comme le remarque Lacan, cette scène est une drôle de scène, entièrement du cru de Shakespeare dont on ne trouve trace dans les représentations antérieures d'Hamlet.

Elle est en effet curieuse puisqu'elle rapproche les deux frères ennemis dans une sorte de proximité, de tension agressive qu'on a du mal à se représenter, tandis que le cadavre d'Ophélie jonche le fond de la fosse, et qu'à ce petit monde déjà bien à l'étroit il faille vite ajouter la présence des assistants, intervenant pour séparer nos deux loups tous crocs et griffes dehors. Sans compter la difficulté non-dénuée de comique qu'ils doivent avoir tous à s'extraire de ce trou dont la profondeur doit avoisiner, normalement, les deux mètres...


Ce qui a poussé Hamlet à sauter dans la fosse est un cri. Un cri qui interpelle le sujet au plus profond de lui-même, faisant résonner cette chose qui ne sait encore se nommer. Ce "cri de désespoir qui conjure les astres errants et les force à s'arrêter, auditeurs blessés d'étonnement", traduction qui ne semble d'ailleurs pas offrir toute la puissance du texte original : " whose phrase of sorrow conjures the wandering stars, and makes them stand like wonder-wounded hearers?" - la portée du "wonder" semble ici occultée et abaissée à la qualité d'étonnement, alors qu'il s'agit plus proprement d'un émerveillement, de l'ordre de celui qui se tient face au "wonder", au miracle, au prodige. Nous dirions plutôt : "des auditeurs merveilleusement meurtris " ou "une audience meurtrie par la merveille", traduction plus fidèle à ce qui est là mis en lumière, à savoir cet extraordinaire, ce trésor de l'objet cause du désir contemplé, le petit a (qu'à ce moment du Séminaire -Le désir et son interprétation- Lacan appelle à l'occasion objet "dans" le désir), qui semble ici se dévoiler et se révéler dans un appel qui fige et suspend le temps, le temps logique du désir.


Lacan relève à juste titre la façon dont Hamlet s'affuble de l'épithète de "Danois" ("Me voici, moi, Hamlet le Danois !"), qui est un hapax concomitant du " moment où se produit dans Hamlet ce qui lui permet de ressaisir son désir". Ce rapport à la nomination, à une filiation qui ne peut-être autre que celle du Père, de ce rattachement à cet insigne phallique qui désigne son "Nom", comme le Premier des Danois, dépositaire du sceptre et de la couronne, régnant sur le royaume du Danemark.


Hamlet trouve alors la solution de son impossible dilemme. Il est déterminé à lutter contre ce double, pour "cette cause" somme toute mystérieuse. Car immédiatement extrait de la fosse, Hamlet s'exclame : "Oui, je veux lutter avec lui pour cette cause, jusqu'à ce que mes paupières cessent de ciller". Et la Reine de s'ébaubir : "Ô mon fils, pour quelle cause ?", et lui de répondre : "J'aimais Ophélie. Quarante mille frères ne pourraient pas, avec tous leurs amours réunis, parfaire la somme du mien."


Et je veux m'arrêter ici sur cette cause, dont on ne saisit pas tout à fait le motif, le mobile, si ce n'est justement celui qui est porté par le désir de la Mère. Ici, l'esprit du Père retrouvé, dont semble se soutenir Hamlet par l'intermédiaire de son identification à la peine de son double Laertes, est en fait un leurre. Ce serait plutôt du phallus imaginaire qu'il s'agirait de se faire le représentant.


Le désir qui jusque là s'effondrait face à celui de sa Mère, auquel Hamlet est infailliblement relié mais qu'il ne parvient pas à discerner, puisque celui-ci semble se satisfaire indifféremment de deux objets diamétralement opposés, à savoir celui qui représente ce père, roi merveilleux semblable à Jupiter, et cet autre meurtrier, infâme et scélérat de Claudius, laissant Hamlet en proie à des tourments impossibles à se résorber par le soutien de la parole de son père, à laquelle, finalement, il n'arrive pas à se lier.


Mais le voici tout à coup qui se tend comme l'arc prêt à décocher la flèche de son désir. Il faut vaincre Laertes au nom d'Ophélie. Une Ophélie qui jusque-là ne recevait de la part d'Hamlet que son mépris, pour être femme et porteuse au son sein de tous les vices du monde, de transformer par sa beauté la vertu en maquerelle et d'enfanter des pêcheurs, pêcheurs parmi lesquels il s'inclut en premier. "Va-t'en dans un couvent" l'exhorte-t-il, "sois aussi chaste que la glace, aussi pure que la neige" : les échanges entre Hamlet et Ophélie sont dans un rapport d'homologie à ceux qu'il entretient avec sa mère.


Ainsi, n'est-ce pas finalement le désir de la Mère qu'il choisit de résoudre ? Pour lequel il se décide à combattre ? Ce duel entre semblables, entre frères, pour l'honneur, lutte à mort de pur prestige, au nom d'Ophélie, n'est-il pas le signe que c'est le désir de la Mère qui triomphe ?


Dans la mort, Ophélie devient l'objet sacré, éternel, virginal, d'autant plus pure aux yeux de Hamlet qu'elle se retrouve maudite du Ciel pour s'être donnée la mort. Elle rachète par son acte la perversion de toutes les femmes, elle réhausse l'objet maternel, lui redonne sa dignité, sa vertu, sa beauté, sa dimension d'objet cause du désir. Et ce cri de désespoir surgi de la tombe des entrailles d'un frère, Laertes, devient le chant de résurrection de l'objet-cause.


L'objet est ici dévoilé d'une façon très semblable à ce que repère Lacan chez Saint-Augustin, quand ce dernier décrit le regard concupiscent et jaloux du petit garçon envers son rose puîné se régalant du sein maternel, moment clé où l'objet se désigne et se révèle, prend forme et reflet, s'image et s'imaginarise par l'intermédiaire du semblable, du petit autre.


C'est donc à son insu qu'il entre dans le jeu le plus sérieux, nous dit Lacan. C'est à dire qu'il va à la mort avec cette légèreté, cette absence de pesanteur propre à celui qui ne peut exhaler et s'exalter que du souffle de l'imaginaire. À son insu, également, en ce qu'il vient réaliser le vœu du père, mais qu'il ne se soutient pas de sa parole, de son désir, mais de celui de la mère. Il est d'ailleurs intéressant de noter que c'est au nom de Claudius que Hamlet combat Laertes, de ce Nom qui désigne la place de l'usurpateur.


Durant la scène qui précède le combat fatidique, Hamlet devise et présage de sa mort à venir avec son ami Horatio et lui tient ces mots : "Puisque l'homme n'est pas maître de ce qu'il quitte, qu'importe qu'il le quitte de bonne heure". De quoi peut-il parler sinon du désir même qui trame l'inconscient ?


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