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Le Génie de la Langue

Dernière mise à jour : 3 avr.

Il arrive que nous soyons saisis par cette chose que nous nommons sans trop savoir (im)pulsion, désir, souhait, caprice, inclination, etc. sans trop savoir à quoi nous avons à faire. C'est parce qu'il y manque la prise en considération de sa négativité. Son expression est incomplète de ne pas prendre en compte le caractère double de cette chose, marquée par la surimpression d'une impossibilité, la faisant non-advenir par le mouvement concomitant de sa répression, de son empêchement. Il arrive que nous voulions quelque chose, qu'une pensée nous traverse comme suspendue à un désir, mais qu'en même temps cette chose ne prenne sa valeur et sa consistance que de ne se savoir pas réalisée. Je voudrais, par exemple, être invité(e) quelque part, être croqué(e) sur l'esquisse du désir d'un autre, quitte à refuser l'invitation sous le faux prétexte - c'est à dire la vraie raison- de ma lassitude. (Le faux prétexte n'est-il pas un pléonasme, puisque qu'un prétexte est déjà fausse raison? Une fausse fausse raison s'approche déjà davantage de la vérité...)


Inversement, le conditionnel ("j'aurais aimé") ne se renverse-t-il pas dans sa négative au futur antérieur ("je n'aurai pas aimé") d'avoir été réalisé ? "Je te demande de me refuser ce que je te demande, car ça n'est pas ça", dit Lacan à propos de la Belle Bouchère. Ce pourrait également être : "Je te demande de me demander ce que je te demande, pour pouvoir le refuser et me satisfaire qu'il soit insatisfait, puisque ça n'est jamais ça" ou bien une autre variante "demandez-moi, je vous prie, mais laissez-moi le plaisir de refuser ce que je vous demande de me demander". Je ne veux pas sortir et être invité(e), mais j'aurais aimé qu'on me le propose. À la fin, la chose aura été refusée, quoiqu'il arrive. Pourtant il nous semble que l'invitation nous aurait mis du baume au coeur et le refus aurait pris une autre dimension, se serait connoté d'une différence. C'est qu'en effet, le désir exaucé n'est autre que sa suspension dans l'indécis, dans le virtuel, le potentiel, qu'il tient à la fois en sa possibilité ET à sa non-réalisation. Qu'il soit inenvisageable, c'est la vérité de notre solitude qui se découvre mais qu'il se réalise et que l'invitation soit acceptée, c'est risquer la déception et notre solitude se révèle tout autant.


Exaucer le souhait, c'est le tenir entre le possible et l'irréalisé. C'est là, dans cet écart, que vient se loger la possibilité d'une jouissance, un peu comme celle qui tient la "belle âme" hégelienne à son insu, qui, à se faire jouir d'une certaine nostalgie d'un ailleurs meilleur, désespère du sort du monde, du sien et de sa race, et soupire à l'avance la vanité, la tromperie et la souillure que recèle toute action, ignore cependant qu'à se positionner ainsi elle contribue au sort du monde, qu'en croyant y échapper un peu dans sa conscience par la "suprême passivité de son abstraction", elle l'invoque pour sa propre jouissance.


Il faudrait pouvoir accepter ce que fait aboutir l'insistance de cet innommable qui nous travaille, de revenir toujours à la même place sans que la chose ait pu prendre la tangente. On disait à une époque "qu'un corps qui se meut autour d'un centre, est toujours prêt à s'échapper par la tangente", comme la trajectoire d'un projectile lorsqu'il est lâché après avoir été mis en mouvement circulairement, tel le caillou d'une fronde qui s'échappe de l'emprise de son lanceur.(https://www.expressio.fr/expressions/prendre-la-tangente)

Il en est ainsi de l'objet fantasmatique (ou plutôt de son image) qui tourne encore et encore, quitte à parfois "s'échapper par la tangente", à atteindre quelque cible de fumée, se dissipant dans les airs puisque son coeur-même n'est autre que le point (réel?) d'où rayonne la droite (symbolique?) qui perpendicule notre tangente (imaginaire?). Ce coeur, cest le a, qui est l'impossible manquant, l'objet à jamais perdu, qui jamais ne fut nôtre mais nous possède de son vide.


La chose qui nous hante est un hochet de chair morte, un spectre qui se regarde dans un miroir en fermant les yeux pour ne point voir la vérité que constitue son absence. Nous ne cessons de la poursuivre en en ajustant les contours, les couleurs et les contrastes, comme une image qui nous mire à faire mirage. Comprenne qui pourra et sauve qui peut.


Appartenir à un lieu qui n'est plus le désert. S'y enraciner. Que nos racines s'entrelacent de celles des autres - qu'elles ne se touchent et se rejoignent, c'est ainsi, et pour le mieux - mais qu'on prenne plaisir à faire danser les arabesques et à enrichir ensemble la terre fertile du symbole. Un arbre seul ne fleurit pas et ne donne aucun fruit. Il a besoin d'être fécondé par un pollen de la même espèce. Facétie géniale de la langue française, quand on sait que seul l'abricotier, qui s'origine de praecox : précoce, et le pêcher, dont l'homophonie s'offre à l'origine du mal, sont capables de se féconder par eux-mêmes. En pécheurs précoces, serons-nous à même de nous engendrer au milieu de notre désert?


C'est ici le privilège et le fardeau des poètes. Cela ne pourra se faire qu'à se frotter à la langue, à la lustrer d'une caresse au souffleur de voeux, qui comme on le sait n'épuise la demande qu'à l'exaucer par trois fois. Serait-ce le chiffre magique du désir de l'homme, de s'incarner dans la Trinité ou la dialectique (car jamais deux sans trois) ? Il faut le redire, la langue a son génie et il nous porte à notre insu, du fond des âges et des désirs déchirés qui lui ont imprimé sa marque. Stratification et concaténations, brisures et fêlures dans le cristal de la langue, qu'on l'interroge par l'étymologie ou la poésie, par le sens ou l'ab-sens, par la métaphore ou la métonymie, on réalise pourquoi le numen antique, cette puissance agissante et mystérieuse, est si proche du nomen, ce Nom qui ne peut supporter son univers qu'à se faire maître.

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