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Gide et l'Amour embaumé

  • Photo du rédacteur: Antoine Kauffmann
    Antoine Kauffmann
  • 7 juin
  • 17 min de lecture

Nous allons ici analyser le cas d'André Gide, à partir de la lecture que Lacan en fait dans le séminaire V : les formations de l'inconscient. Prenons pour point de départ cette pratique masturbatoire qu'André Gide raconte dans Si le grain ne meurt. Se livrant à ses plaisirs, seul ou avec d’autres camarades, sous les tables de classe de l’École alsacienne, il est surpris par les enseignants. Un scandale éclate, la masturbation infantile étant perçue à cette époque comme un péché, une tare, une dégénérescence. Sa famille fait appel à des médecins, dont un le menace de castration s’il ne renonce pas à cette perversion, tandis que sa mère, femme puritaine et stricte, renforce le climat d’angoisse et de honte qui entoure les premiers rapports de Gide avec ses pulsions.  


On comprend aisément le plaisir qu’il pouvait prendre à la lecture des œuvres de la comtesse de Ségur, empreintes de ce sadisme des adultes à l’égard des enfants, telles les punitions infligées à Sophie par sa mère, puis sa terrifiante belle-mère, où les coups de martinet répétés s’y disputent aux humiliations publiques. De même, Sophie fait preuve d’une cruauté froide envers les animaux : elle découpe ses poissons rouges en tranches, écorche un loir et enterre un oiseau vivant. Gide trouve probablement en Ségur un moyen d’élaborer et de satisfaire une vie pulsionnelle soumise à la répression sévère d’une éducation bourgeoise traversée par la rigidité des mœurs. Sophie Rostopchine, la comtesse, qui fait porter son prénom à son héroïne, a également eu une enfance très difficile. Une mère secrètement convertie par les Jésuites au catholicisme dans la Russie orthodoxe de Saint-Pétersbourg, d’une piété confinant au mysticisme et à la folie, Sophie doit subir le rigorisme extrême des privations d’eau et de nourriture, l’immobilité forcée des heures durant, face aux icônes, entre autres sévices toujours justifiés par la religion.  


Quoiqu’il en soit, le climat d’éducation austère et les humiliations résonnent avec ce qui est infligé à Gide. Outre la menace réelle de castration, on l’oblige parfois à dormir les mains attachées au lit, on épie ses moindres faits et geste, on le suit jusqu’aux toilettes, etc. Comme Gribouille dans le conte de George Sand (et non pas Andersen, comme le dit Lacan : c’est un lapsus), Gide choisit de se jeter à l’eau pour éviter d’être mouillé par la pluie. En d’autres termes, il opte pour la confession de ses penchants afin d’échapper à la culpabilité : briser le tabou de la sexualité des enfants, dénoncer l’hypocrisie de la société bourgeoise et conquérir son autonomie d’être désirant en quête de vérité personnelle. André Gide revient sur ce passage de l’histoire de Gribouille, qui le marque profondément : après s'être jeté à l'eau, il se dissout et se métamorphose en une branche de chêne (ou un glaïeul selon les moments). La lecture de cette scène lui procure un véritable « frisson » de plaisir, sensation intense qu’il explique par ce sentiment de dissolution de l’identité et de fusion avec la nature.  

 

“Le point tournant, le point où la vie du jeune Gide reprend, si l’on peut dire, sens et constitution humaine, est dans ce moment d’identification crucial… qui nous est donné aussi clairement qu’il est possible de l’être dans son souvenir et qui laisse d’une façon non douteuse sa marque sur toute son existence, puisque aussi bien il en a conservé le point pivot et l’objet à travers toute son existence …dans cette identification à sa jeune cousine dont il ne suffit pas de donner le terme sous cette forme vague. Identification, c’est certain, il nous le dit. Quand ? Dans ce moment, dont on ne s’arrête pas assez à son caractère singulier, où il retrouve sa cousine en pleurs au deuxième étage de cette maison où il s’est précipité, non pas tant attiré par elle que par son flair, par son amour du clandestin qui sévit dans cette maison. Après avoir traversé le premier étage où la mère de cette cousine - sa tante - il la voit, ou plus exactement l’entrevoit plus ou moins au bras d’un amant, il trouve sa cousine en pleurs. Et là, somme d’ivresse, d’enthousiasme, d’amour, de détresse et de dévotion, il se consacre à « protéger cette enfant », nous dit-il plus tard. N’oublions pas qu’elle était son aînée : à cette époque Gide avait 13 ans, et Madeleine en avait 16. Il se produit à ce moment ce quelque chose dont nous ne pouvons absolument pas comprendre le sens : – si nous ne le posons pas dans cette relation tierce où le jeune André se trouve, non pas seulement avec sa cousine, mais avec celle qui, à l’étage au-dessous, est en train d’évaporer les chaleurs de fièvre, – et si nous ne nous souvenons pas de cet antécédent qu’André Gide nous livre dans La porte étroite, à savoir d’une tentative de séduction opérée par ladite mère de sa cousine. Ce qui se produit alors, c’est quelque chose qui est quoi ? Il est devenu « l’enfant désiré », André Gide, au moment de cette séduction, dont il s’est d’ailleurs enfui avec horreur parce qu’en effet rien ne vient y apporter cet élément de médiation, cet élément d’approche qui fait de cela autre chose qu’un trauma, il s’est trouvé pour la première fois pourtant en position d’enfant désiré. Ce moment produit l’issue de cette situation nouvelle qui, d’un certain côté, va être pour lui salvatrice mais qui va néanmoins le fixer dans une position profondément divisée, eu égard au mode d’activité tardive, et je le répète sans médiation, dans lequel se produit cette rencontre.” 


Dans ce passage, Lacan évoque ce “point où la vie du jeune Gide reprend sens et constitution humaine”, ce moment de double identification cruciale : avec celle qui est sa jeune cousine de trois ans son aînée (deux en vérité), Madeleine Rondeaux, et la mère de celle-ci, sa tante Lucile (qui s'appelle en vérité Mathilde Ronceveaux). Dans Si le grain ne meurt, il l’évoque en ces termes : 


“À Rouen j’avais retrouvé mes cousines. J’ai dit comment mes goûts d’enfant me rapprochaient plutôt de Suzanne et de Louise ; mais cela même n’est pas parfaitement exact : sans doute je jouais plus souvent avec elles, mais c’est parce qu’elles jouaient plus volontiers avec moi ; je préférais Emmanuèle (Madeleine Ronceveaux), et davantage à mesure qu’elle grandissait. Je grandissais aussi ; mais ce n’était pas la même chose, j’avais beau, près d’elle, me faire grave, je sentais que je restais enfant ; je sentais qu’elle avait cessé de l’être. Une sorte de tristesse s’était mêlée à la tendresse de son regard, et qui me retenait d’autant plus que je la pénétrais moins. Même je ne savais pas précisément qu’Emmanuèle était triste ; car jamais elle ne parlait d’elle, et cette tristesse n’était pas de celles qu’un autre enfant pût deviner. Je vivais auprès de ma cousine déjà dans une consciente communauté de goûts et de pensées, que de tout mon cœur je travaillais à rendre plus étroite et parfaite. Elle s’en amusait, je crois ; par exemple, lorsque nous dînions ensemble rue de Crosne, au dessert, elle jouait à me priver de ce que je préférais, en s’en privant d’abord elle-même, sachant bien que je ne toucherais à aucun plat qu’à sa suite. – Tout cela paraît enfantin ? – Hélas ! combien l’est peu ce qui va suivre. Cette secrète tristesse qui mûrissait si précocement mon amie, je ne la découvris pas lentement, comme il advient le plus souvent qu’on découvre les secrets d’une âme. Ce fut la révélation totale et brusque d’un monde insoupçonné, sur lequel tout à coup mes yeux s’ouvrirent, comme ceux de l’aveugle-né quand les eut touchés le Sauveur. J’avais quitté mes cousines vers la tombée du soir pour rentrer rue de Crosne, où je pensais que maman m’attendait ; mais je trouvai la maison vide. Je balançai quelque temps, puis résolus de retourner rue de Lecat ; ce qui me paraissait d’autant plus plaisant que je savais qu’on ne m’y attendait plus. J’ai dénoncé déjà cet enfantin besoin de mon esprit de combler avec du mystère tout l’espace et le temps qui ne m’étaient pas familiers. Ce qui se passait derrière mon dos me préoccupait fort, et parfois même il me semblait que, si je me retournais assez vite, j’allais voir du je-ne-sais-quoi. J’allai donc hors temps rue de Lecat, avec le désir de surprendre. Ce soir-là mon goût du clandestin fut servi. Dès le seuil je flairai l’insolite. Contrairement à la coutume, la porte cochère n’était pas fermée, de sorte que je n’eus pas à sonner. Je me glissais furtivement lorsque Alice, une peste femelle que ma tante avait à son service, surgit de derrière la porte du vestibule, où apparemment elle était embusquée, et, de sa voix la moins douce : « Eh quoi ! c’est vous ! Qu’est-ce que vous venez faire à présent ? » Évidemment je n’étais pas celui qu’on attendait. Mais je passai sans lui répondre. Au rez-de-chaussée se trouvait le bureau de mon oncle Émile, un morne petit bureau qui sentait le cigare, où il s’enfermait des demi-journées et où je crois que les soucis l’occupaient beaucoup plus que les affaires ; il ressortait de là tout vieilli. Certainement il avait beaucoup vieilli ces derniers temps ; je ne sais trop si j’aurais remarqué cela de moi-même, mais, après avoir entendu ma mère dire à ma tante Lucile : « Ce pauvre Émile a bien changé ! » aussitôt m’était apparu le plissement douloureux de son front, l’expression inquiète et parfois harassée de son regard. Mon oncle n’était pas à Rouen ce jour-là. Je montai sans bruit l’escalier sans lumière. Les chambres des enfants se trouvaient tout en haut ; au-dessous, la chambre de ma tante et celle de mon oncle ; au premier, la salle à manger et le salon, devant lesquels je passai. Je m’apprêtais à franchir d’un bond le deuxième étage, mais la porte de la chambre de ma tante était grande ouverte ; la chambre était très éclairée et répandait de la lumière sur le palier. Je ne jetai qu’un rapide coup d’œil ; j’entrevis ma tante, étendue languissamment sur un sofa ; auprès d’elle Suzanne et Louise, penchées, l’éventaient et lui faisaient, je crois, respirer des sels. Je ne vis pas Emmanuèle, ou, plus exactement, une sorte d’instinct m’avertit qu’elle ne pouvait pas être là. Par peur d’être aperçu et retenu, je passai vite. La chambre de ses sœurs, que je devais d’abord traverser, était obscure, ou du moins je n’avais pour me diriger que la clarté crépusculaire des deux fenêtres dont on n’avait pas encore fermé les rideaux. J’arrivai devant la porte de mon amie ; je frappai doucement et, ne recevant pas de réponse, j’allais frapper encore, mais la porte céda, qui n’était pas close. Cette chambre était plus obscure encore ; le lit en occupait le fond ; contre le lit je ne distinguai pas d’abord Emmanuèle, car elle était agenouillée. J’allais me retirer, croyant la chambre vide, mais elle m’appela : « Pourquoi viens-tu ? Tu n’aurais pas dû revenir… » Elle ne s’était pas relevée. Je ne compris pas aussitôt qu’elle était triste. C’est en sentant ses larmes sur ma joue que tout à coup mes yeux s’ouvrirent. Il ne me plaît point de rapporter ici le détail de son angoisse, non plus que l’histoire de cet abominable secret qui la faisait souffrir, et dont à ce moment je ne pouvais du reste à peu près rien entrevoir. Je pense aujourd’hui que rien ne pouvait être plus cruel, pour une enfant qui n’était que pureté, qu’amour et que tendresse, que d’avoir à juger sa mère et à réprouver sa conduite ; et ce qui renforçait le tourment, c’était de devoir garder pour elle seule, et cacher à son père qu’elle vénérait, ce secret qu’elle avait surpris je ne sais comment et qui l’avait meurtrie – ce secret dont on jasait en ville, dont riaient les bonnes et qui se jouait de l’innocence et de l’insouciance de ses deux sœurs. Non, de tout cela je ne devais rien comprendre que plus tard ; mais je sentais que, dans ce petit être que déjà je chérissais, habitait une grande, une intolérable détresse, un chagrin tel que je n’aurais pas trop de tout mon amour, toute ma vie, pour l’en guérir. Que dirais-je de plus... ? J’avais erré jusqu’à ce jour à l’aventure ; je découvrais soudain un nouvel orient à ma vie. En apparence il n’y eut rien de changé. Je vais reprendre comme devant le récit des menus événements qui m’occupèrent ; il n’y eut de changé que ceci : qu’ils ne m’occupaient plus tout entier. Je cachais au profond de mon cœur le secret de ma destinée. Eût-elle été moins contredite et traversée, je n’écrirais pas ces Mémoires.” 


Ce passage mérite d’être commenté car il est tout en suggestion. Il insinue la présence d’un amant : c’est le soir, l’oncle n’est pas présent, la porte cochère n’est pas fermée, une servante rouspète la présence du jeune Gide –il n’est pas celui qu’on attendait – et au premier étage les deux sœurs “insouciantes” tentent de ranimer leur mère pris de malaise. Au second, Emmanuèle (Madeleine) est en pleurs. On devine qu’une dispute a éclaté entre elle et sa mère (Lucile) : un amant était attendu ce soir-là - ou était-il déjà venu avant de fuir, alarmé par le fracas de la scène ? Le jeune Gide sait, sans tout à fait comprendre : au premier étage, très éclairé, la comédie du malaise, au second, l’obscurité et la vérité des larmes de Madeleine, plongée dans le tourment d’avoir à subir seule le poids du mensonge de la mère adultère face à ce père vénéré.  


Il y a dans cette scène une sorte de montage dont Gide se fait le complice esthétique, théâtre d’une jouissance subtile qui passe par l’identification à la douleur de sa cousine en tant qu’elle constitue l’envers de la mascarade, les coulisses de la scène, la chose derrière le voile et le lieu de la vérité - qui a toujours quelque affinité avec la fonction de l'écrivain . Avec Madeleine, c’est une identification purement narcissique et, à travers elle, c’est lui qu’il chérit. Lacan fait ici une lecture très fine et nous ramène à un antécédent qu’évoque Gide dans La porte étroite : “une tentative de séduction opérée par ladite mère de sa cousine”.


Dans ce roman, le personnage de Jérôme, double de Gide, éprouve pour sa tante Lucile (encore Lucile), mère d’Alissa (double de Madeleine) “un singulier malaise [...], un sentiment fait de trouble, d’une sorte d’admiration et d’effroi”, mais aussi une grande colère, pour être à l’origine, du fait d’une nature ardente et transgressive, du refuge de sa fille dans une quête de sainteté et de pureté absolue, empêchant la réalisation de son amour pour elle. Décrite comme une hystérique, atteinte de “crises” impressionnantes lors desquelles elle affole toute la maison, poussant des cris affreux et, tandis que son mari s’agite dans tous les sens, Alissa s’enferme dans sa chambre, et la mère de Jérôme de soupirer cette “comédie”. 


 Ces crises résonnent comme autant de débords de la chose sexuelle, qui détonnent dans cette atmosphère puritaine et austère de la bourgeoisie normande du XIXème siècle. Provocatrice, exotique, créole, elle passe ses journées alanguie sur le sofa vêtue de mousselines légères, exhalant des parfums forts, elle dissimule à peine l’adultère en recevant de jeunes officiers en uniforme en l’absence de son mari. Elle jouit du trouble qu’elle provoque chez les êtres purs, tel Jérôme, dont voici la scène de séduction :


“Un jour de cet été – ou de l’été suivant, car dans ce décor toujours pareil, parfois mes souvenirs superposés se confondent – j’entre au salon chercher un livre ; elle y était. J’allais me retirer aussitôt ; elle qui, d’ordinaire, semble à peine me voir, m’appelle : – Pourquoi t’en vas-tu si vite ? Jérôme ! est-ce que je te fais peur ? Le cœur battant, je m’approche d’elle ; je prends sur moi de lui sourire et de lui tendre la main. Elle garde ma main dans l’une des siennes et de l’autre caresse ma joue. – Comme ta mère t’habille mal, mon pauvre petit... ! Je portais alors une sorte de vareuse à grand col, que ma tante commence de chiffonner. – Les cols marins se portent beaucoup plus ouverts ! Dit-elle en faisant sauter un bouton de chemise. – Tiens ! regarde si tu n’es pas mieux ainsi ! – et, sortant son petit miroir, elle attire contre le sien mon visage, passe autour de mon cou son bras nu, descend sa main dans ma chemise entr’ouverte, demande en riant si je suis chatouilleux, pousse plus avant… J’eus un sursaut si brusque que ma vareuse se déchira ; le visage en feu, et tandis qu’elle s’écriait : – Fi ! le grand sot ! – je m’enfuis ; je courus jusqu’au fond du jardin ; là, dans un petit citerneau du potager, je trempai mon mouchoir, l’appliquai sur mon front, lavai, frottai mes joues, mon cou, tout ce que cette femme avait touché.” 


Lacan nous dit que cette scène a la nature d’un trauma pour le jeune Gide, qu’il “s’est trouvé pour la première fois pourtant en position d’enfant désiré. Ce moment produit l’issue de cette situation nouvelle qui, d’un certain côté, va être pour lui salvatrice mais qui va le fixer dans une position profondément divisée, eu égard au mode d’activité tardive, et le répète sans médiation, dans lequel se produit cette rencontre”.  


Si l’on se replace dans la perspective où se trouve Gide, cet événement apparaît comme une irruption du sexuel venant revivifier le conflit intérieur entre les pulsions masturbatoires infantiles et la répression morale puritaine qu’incarnait particulièrement la figure maternelle inflexible. Lucile, la tante sexuelle de ses romans, est en réalité le redoublement de cette déniaiseuse commanditée par sa mère. Mère qui, craignant de voir cet adolescent maladif sombre et introverti se consumer dans son amour obsessionnel pour Madelaine, et d'emprunter une trajectoire de solitaire non inséré dans le moule social de la virilité bourgeoise de l’époque, au risque d’un dévoiement ou d’une “inversion” des instincts faute de stimulation féminine, imagine de l’envoyer passer ses vacances chez une “Madame ***” afin qu’elle le dégourdisse et en fasse un homme.  


Bien que cette pratique ne fût pas exceptionnelle à l’époque et dans ce contexte, elle était toutefois majoritairement encadrée par les pères : Paul Gide étant mort (André avait 11 ans), c’est Juliette qui dut endosser ce rôle afin de sortir son fils de la névrose. Pour Gide, on conçoit la difficulté à venir lier ces deux dimensions de la mère, qui de sainte devient maquerelle. Quant à la scène de séduction, il semble que Gide en soit resté pétrifié et ait adopté le même comportement que Jérôme dans le roman : la fuite.


Dans La tentative amoureuse, que Gide écrit peu après l’événement, il exorcise cet amour physique impossible en faisant de son impuissance la marque propitiatoire de la vérité du désir. En exergue de ce “traité vain du désir”, on trouve cette citation de Caldéron : “Le désir est comme une flamme brillante, et ce qu’il a touché, n’est plus que de la cendre - poussière légère qui se disperse au premier vent qui souffle. Ne pensons donc qu’à ce qui est éternel”.  


Tentons de rassembler les éléments que nous avons. Un jeune garçon pratiquant l’onanisme, une mère rigoriste condamnant fermement cette pratique, un père mort, cette cousine dépositaire d’un amour pur non-taché de la chose sexuelle, le surgissement de la mère maquerelle, et une dame plaisir devant laquelle Gide reste pétrifié. Enfin, l’éclosion de ce fantasme, de ce point nodal de l’identification, qui détermine un destin, un “nouvel orient” à sa vie.


Il y a une articulation logique qui aboutit à la “perversion” homosexuelle de Gide et qui semble de prime abord être la suivante : l’émergence du désir de la femme, dont il ne peut assumer d’être l’objet, car ce serait à la fois découvrir ce qui se cache sous le voile et renoncer à cet idéal de pureté qui est le sien, idéal que sa cousine incarne en tant qu’elle est son double et qu’elle supporte en elle la contradiction dont Gide est lui-même atteint, à savoir ce conflit entre la vérité du sexe et la nécessité de le réduire au silence pour sauvegarder la figure d’un père vénéré (dans le cas de Gide, c'est celle d'une mère sainte). Cette apparente similarité de structure permet à Gide de s'identifier à Madeleine.


Mais à quel procès de l’identification avons-nous affaire ? Premièrement, de refuser la place qui est celle de désirant, à savoir celle qui consiste à faire de la femme l’objet cause du désir, il se substitue à celle de la femme désirante et phallique. Dans le même mouvement, Gide s'identifie au phallus, imaginaire et totalisant, d’une mère à la fois prétendante à la sainteté, mais qui vient briser cette image en endossant le rôle d'entremetteuse à la virilité, par l’intromission forcée de la réalité sexuelle chez cet enfant à qui elle avait auparavant refusé toute manifestation, tout frétillement et tout usage de ce sexe. À la place, elle avait inscrit un interdit qui était aussi un idéal de sainteté, et qu’elle incarnait sans défaut.

Cette sainteté n’est pas entachée par le sexuel, c’est-à-dire par un phallus qui serait celui du père. Ici, le phallus est imaginaire, mais il est également négativé dans sa fonction sexuelle : il est un phallus blanc, spirituel, désincarné, en même temps que le signifiant de la complétude. Ainsi, elle précipite Gide dans le maintien d'un rapport imaginaire avec l'idéal, qui exige du sujet une adéquation spéculaire totale : il doit se regarder dans ce miroir en se coaptant à l’image de la sainteté, toute dissemblance à cette image se payant du prix d'une culpabilité originée du surmoi maternel.


De même, on comprend l’impossibilité que représente pour lui l’accès à la demande de sa mère : le passage de ce désir de phallus spirituel, imaginaire, à l’exercice bien réelle de sa virilité, ne peut venir résoudre ce qui se joue de la loi et de l’attendu de la fonction paternelle symbolique. La mère change de posture et choisit d’introduire du père, du sexuel, là où elle s’était auparavant posée comme interdictrice. 


C’est là qu’intervient la figure de Madeleine, comme clé de voûte structurale, solution élégante et tragique à l’impasse dans laquelle Gide est laissée. Elle va permettre à Gide d’opérer une sorte de transfert de sainteté par identification spéculaire, Madeleine étanr prise comme double, et donc comme objet servant de support au phallus imaginaire maternel (ce phallus blanc et vierge, essentiellement spiritualisé) qu’il continue, par elle et par leur relation, d’incarner. C’est pour cette raison que Lacan nous dit que la perversion de Gide ne tient pas tant dans le fait d’aimer des petits garçons, et à travers eux lui-même par identification à cette tante ayant opéré sur lui une séduction, mais par la nature-même de sa relation à Madeleine.  


“Il ne peut accepter le désir dont il est l’objet”, nous dit Lacan, mais “son moi incontestablement ne cesse pas de s’identifier, sans le savoir, au sujet du désir duquel il est maintenant dépendant, c’est-à-dire lui, de devenir amoureux à jamais, et jusqu’à la fin de son existence, de ce petit garçon qu’il a été un instant entre les bras de sa tante”. Puis : “au niveau de ce qui devient pour lui son idéal du moi – a été soustrait ici, à savoir le désir dont il est l’objet et qu’il ne peut supporter, il l’assume pour lui-même, il devient à jamais et éternellement amoureux de ce même petit garçon caressé qu’il n’a pas voulu, lui, être”.


Il poursuit : “ C’est à la même place que se produit ce que nous appelons dans un cas, idéal du moi, et dans l’autre cas, perversion. La perversion d’André Gide ne tient pas tellement dans le fait qu’il ne peut désirer que des petits garçons, que le petit garçon qu’il avait été, la perversion d’André Gide consiste en ceci : c’est que là, il ne peut se constituer qu’à perpétuellement se dire, se soumettre - dans cette Correspondance qui pour lui est le cœur de son œuvre - qu’à être celui qui se fait valoir à la place occupée par sa cousine, celui dont toutes les pensées sont tournées vers elle, celui qui lui donne littéralement à chaque instant tout ce qu’il n’a pas, mais rien que cela, qui se constitue comme personnalité dans elle, par elle, et par rapport à elle. Ce qui le met par rapport à elle dans cette sorte de dépendance mortelle qui le fait s’écrier quelque part : « Vous ne pouvez savoir ce que c’est que l’amour d’un uraniste ! C’est quelque chose comme un amour embaumé. » Cette entière projection de ce qui est sa propre essence dans ce qui est la base, et en effet le cœur et la racine, chez lui de son existence d’homme littéraire, d’homme tout entier dans le signifiant et dans ses rapports et dans ce qu’il communique, c’est par là qu’il est saisifié dans sa relation inter-humaine et que pour lui cette femme non désirée peut être en effet l’objet du suprême amour, qui lui est essentiellement lié, et quand cet objet avec lequel il a rempli ce trou de l’amour sans désir, quand cet objet vient à disparaître, il pousse ce misérable cri dont j’ai indiqué hier soir dans ce que je vous disais, la parenté avec le cri comique par excellence : « Ma cassette ! ma chère cassette ! », la cassette de L’Avare. Toutes les passions, en tant qu’elles sont aliénation du désir dans un objet, sont sur le même pied. [...] Il n’en reste pas moins que fondamentalement, c’est la même chose, et que le cri de GIDE lors de la disparition de cette correspondance est le même cri que celui de la comédie, que celui de l’avare HARPAGON. Cette comédie dont il s’agit, qu’est-ce que c’est ? La comédie est quelque chose qui nous atteint par mille propos dispersés” 


La perversion se situe donc bien davantage du côté de son identification à Madeleine et de cette relation, qui sert de support à son moi-idéal, donc du côté de la prise dans le phallus maternel. D'où cette formule de Gide qui touche à la vérité du fétiche pervers, cette pétrification de phallus : "l'amour embaumé". C'est ici que la perversion réside en ce qu'elle a de structurale, et non pas tant dans son goût pour les petits garçons, puisque ce dernier est en vérité la conséquence d’une identification à la tante qui aurait dû se repérer au niveau de l’idéal du moi. Pourquoi Lacan parle-t-il d’idéal du moi ? Parce que la tante est le premier Autre à venir viriliser le jeune Gide, bien qu'il y soit réduit à un pur objet. Il a manqué la médiation paternelle. Cependant, cette intervention a pour effet d’introduire (ou de réintroduire) une jouissance sexuelle, certes transgressive, mais qu’il pourra endosser et exprimer en désirant des enfants et des hommes à son image. Mais s'il le peut , c'est également parce que sa relation à Madeleine assure de l’autre côté un rôle de clôture, qui lui permet de ne pas se perdre dans sa jouissance.


Enfin, c’est l’écriture qui permet de nouer et de faire tenir ensemble l'édifice. Elle est en quelque sorte le chaudron magique et esthétique qui lui permet de cataboliser et de métaboliser le soufre de cet idéal du moi perverti (la tante), la rosée de ce moi-idéal gémellaire, mis en harmonie et supporté par sa relation et sa correspondance avec Madeleine, et le sel de sa pulsion homosexuelle et pédophile.

 
 
 

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